La
Convention sur les zones humides
Mission consultative Ramsar: Rapport No 8, Djoudj, Sénégal (1988)

Procédure de surveillance continue des zones humides dimportance internationale.
Rapport No 8:
Parc national doiseaux du Djoudj, Sénègal
Introduction générale
1. Chaque Partie contractante à la Convention de Ramsar ("Convention relative aux zones humides dimportance internationale particulièrement comme habitats des oiseaux deau", Ramsar, 1971) "devra désigner les zones humides appropriées de son territoire à inclure dans la liste des zones humides dimportance internàtionale" (Article 2.1 de la Convention). Les Parties Contractantes désignent "au moins une zone humide à inscrire sur la liste" (Article 2.4) et "élaborent et appliquent leurs plans daménagement de façon à favoriser la conservation des zones humides inscrites sur la liste" (Article 3.1). Enfin, chaque Partie contractante "prend les dispositions nécessaires pour être informée dès que possible des modifications des caractéristiques écologiques des zones humides situées sur son territoire et inscrites sur la liste, qui se sont produites, ou sont en train ou susceptibles de se produire, par suite dévolutions technologiques, de pollution ou dune autre intervention humaine. Les informations sur de telles modifications seront transmises sans délai à lorganisation . . . responsable des fonctions du Bureau permanent" (Article 3.2).
2. Telles sont les principales dispositions de la Convention en ce qui concerne les zones humides inscrites sur la liste de Ramsar. Les différentes sessions de la Conférences des Parties contractantes (tenues en 1980 à Cagliari en Italie, en 1984 àGroningue aux Pays-Bas et en 1987 à Regina au Canada) ont consacré une attention particulière à la conservation des zones humides de la liste et aux meilleurs moyens déviter les "modifications des caractéristiques écologiques".
3. Le document C.3.6 de la session de Regina ("Compte rendu sur les rapports nationaux soumis par les Parties contractantes et Examen des progrès accomplis depuis la Conférence de Groningue, 1984") comporte une section (paragraphes 66-107) qui porte le titre "Modifications des caractéristiques écologiques des zones humides inscrites sur la liste". Cette section rappelle quil "importe que le statut de conservation dune zone humide inscrite soit garanti" et que la "notion dempêcher les modifications des caractéristiques écologiques est un des fondements de la Convention de Ramsar". Les paragraphes 74 à 107 passent en revue les différentes zones humides inscrites sur la liste où de telles modifications se sont produites, ou sont en train ou susceptibles de se produire.
4. Au cours de la discussion de ces paragraphes plusieurs délégués ont souligné limportance déviter les modifications de ce genre dans les zones humides de la liste et la Conférence a approuvé une Recommandation (C.3.9) à ce sujet. La Recommandation (annexée au présent document) prie les Parties contractantes de prendre rapidement des mesures efficaces pour prévenir toute nouvelle dégradation de sites et pour remettre en état, dans la mesure du possible, les sites dégradés: la Recommandation demande aux Parties contractantes, sur le territoire desquelles se trouvent les sites que le document C.3.6 identifie comme ayant subi des dommages ou étant menacés de dégradation, dinformer le Bureau de la Convention des mesures prises pour la sauvegarde de ces sites.
5. A la quatrième session du Comité permanent de la Convention de Ramsar, les membres (Pakistan, Canada, Chili, Etats-Unis, Pays-Bas, Pologne, Suisse, Tunisie) et les observateurs (Royaume-Uni, BIROE, UICN, WWF) se sont penchés sur le meilleur moyen de promouvoir la mise en oeuvre de la Recommandation C.3.9. Une "Procédure de surveillance continue des zones humides dimportance internationale"(dont le texte est annexée au présent rapport) a été adoptée par le Comité permanent comme procédure pour le suivi des sites, et utilisée depuis février 1988 par le Bureau de la Convention.
Participation du Sénégal aux travaux de la Convention
6. Le Sénégal fut le premier pays de lAfrique de louest à adhérer à la Convention de Ramsar. Il est devenu Partie contractante en 1977 et a désigné pour la liste des zones humides dimportance internationale deux sites sénégalais: le Parc national doiseaux du Djoudj (dont la gestion est confiée à la Direction des Parcs nationaux) et le bassin de la Réserve spéciale de faune du Ndiaël (gérée par la Direction des Eaux et Forêts). Par la suite le Sénégal a nommé deux zones humides supplémentaires pour la liste: le Parc national du Delta du Saloum et la Réserve spéciale de faune de Gueumbeul. Ces deux derniers sites sont gérés par la Direction des Parcs nationaux.
7. Le gouvernment du Sénégal a fourni des informations sur le Djoudj au moment de son adhésion à la Convention et dans les rapports nationaux présentés aux sessions de la Conférence des Parties contractantes tenues à Cagliari, à Groningue et à Regina. (Une délégation sénégalaise a participé à chacune des trois sessions). Le rapport national présenté à chaque session fait état de préoccupations au sujet des effets sur le Djoudj de la sécheresse et de la construction de barrages (surtout le barrage de Maka Diama) sur le fleuve Sénégal. Cest ainsi que le rapport du Sénégal présenté à la conférence de Cagliari fait remarquer que "la modification des milieux humides par limplantation des barrages ne manque pas de poser dénormes problèmes pour la sauvagine. . . . Ayant constaté les dangers imminents qu peut poser linstallation du barrage de Maka, lassemblée (régionale du BIROE) a demandé à ce que des mesures correctives soient prises pour sauver le Parc national des Oiseaux du Djoudj". Le rapport du Sénégal présenté à Groningue (1984) indique que "les pays du Sahel ont connu une succession dannées de sécheresse qui a beaucoup marqué les zones dhivernage de la sauvagine. . . . Les années 1983 et 1984 ont été particulièrement difficiles si lon tient compte des relevés pluviométriques et des niveaux de crues presque inexistantes des différents cours deau. . . . Le barrage de Diama va considérablement modifier tout lecosystème du delta en réduisant par exemple ses capacités "naturelles" daccueil avec laugmentation de la pression humaine incontrêlée sur le milieu". A la suite des discussions à Groningue au sujet du Djoudj, la Conférence a approuvé une Recommandation (Rec 2.7) qui, "attirant lattention des participants sur la gravité des menaces qui pèsent sur le Djoudj . . . recommande que des mesures spéciales soient prises afin dassurer lavenir du Djoudj". Enfin le rapport sénégalais présenté à Regina (1987) fait remarquer "quil y a une volonté concrète du Sénégal pour une protection véritable de ses zones humides dintérêt international en mettant sur pied un vaste dispositif de parcs et réserves afin que nos écosystèmes doublement menacés (barrages, menaces naturelles) puissent subsister".
Le document C.3.6 présenté par le secrétariat à Regina rappelle (paragraphe 95) les remarques faites dans le rapport sénégalais et plus loin, au paragraphe 107, dresse une liste de 29 sites Ramsar du monde entier où les risques de modifications écologiques semblent être les plus forts, et auxquels la Conférence des Parties contractantes pourrait accorder un intérêt particulier. Le Djoudj ayant été mentioné dans une recommandation de la Conférence de Groningue, et étant inclus dans la liste des 29 sites Ramsar du monde entier qui risquent dêtre dégradés, est apte à faire lobjet dun rapport dans le cadre de la Procédure de surveillance continue des zones Ramsar.
8. Au cours des années 80, jai eu loccasion de visiter le delta du Sénégal à plusieurs reprises, sur invitation des autorités sénégalaises. Le contenu du présent rapport est basé sur les informations recueillies au cours des ces visites et dune nouvelle mission, entreprise dans le cadre de la Procédure de surveillance continue, en décembre 1988. Le programme de cette dernière mission sest déroulé de la manière suivante:
9. 7 décembre 1988: Visite de la zone des Trois Marigots, en compagnie de MM. Malick Diallo (Eaux et Foreêts), Camille Pomerleau (UICN-Dakar), Patrick Triplet (CIC), Christian Virmaud (Association de Chasse et Tir du Sénégal).
8 décembre 1988: Visite du Djoudj et du Ndiaël, en compagnie de MM. Ibrahima Diop (Conservateur du Djoudj), Diallo, Pomerleau, Triplet et Virmaud. Retour à Dakar.
9 décembre 1988: Discussions à Dakar avec les responsables des Eaux et Forêts (M. Bocar Sall, le commandant Abdel Oumar Fall et M Diallo), des Parcs nationaux (M Sylla) et de lUICN (MM. Sournia et Pomerleau).
10 décembre 1988: Visite à M Karamoko Kone, Directeur du Cabinet de M. le Ministre de la Protection de la Nature. (M Kone ma assuré que le Sénégal tient à remplir toutes les obligations qui découlent de son adhésion à la Convention de Ramsar, notamment en ce qui concerne le maintien du caractère écologique du Ndiaël). Départ de Dakar.
Je remercie les différents responsables sénégalais de m avoir exposé la situation du Djoudj et de mavoir accompagné sur le terrain.
[Djoudj] - présentatîon et situation actuelle
10. Le Parc national du Djoudj est situé dans lextrême nord du Senégal, à une trentaine de kilomètres en amont de la ville de Saint-Louis. Ses limites septentrionales jouxtent le fleuve Sénégal, qui fait la frontière entre la République du Sénégal et la République Islamique du Mauritanie. Comme le Ndiaël, le Djoudj est une des cuvettes qui, avant les grands travaux agricoles des années 60, recevait les eaux du fleuve au moment de la crue. Le bassin du Djoudj commençait à se remplir à partir de juillet/août; le niveau deau atteignait son apogée vers le mois doctobre et baissait ensuite jusquà larrivée de la crue de lannée suivante. Ce milieu abritait une faune et une flore très riches, notamment des oiseaux deau afrotropicaux nicheurs (cormorants, ardéidés, pélicans, dendrocygnes, oies de gambie) ainsi que des espèces paléarctiques hivernantes (sarcelles dété, pilets, souchets, barges à queue noire, chevaliers combattants). Lors des travaux hydroagricoles des années 60, la vocation de la cuvette du Djoudj a été maintenue; la plus grande partie de la zone humide a été entourée dune digue, et leau de crue entre désormais par des vannes qui communiquent avec le fleuve Sénégal; cest dire que la fonction écologique est maintenue et garantie par des moyens artificiels. Le Parc national du Djoudj a été étabi par decrét présidentiel No 71-411 du 14 avril 1971 avec une superficie de 13 000 hectares; par decrét No 75/1222 la superficie du parc a été élargie à 16 000 hectares. Le Djoudj a été accepté comme zone humide dimportance internationale dans le cadre de la Convention de Ramsar, et comme propriété naturelle dans le cadre de la Convention sur le Patrimoine mondial. Cest un des rares sites du monde à bénéficier de ces deux marques de reconnaissance (parmi les autres, on peut citer lIchkeul en Tunisie, les Everglades aux Etat-Unis, Srebarna en Bulgarie et Bharatpur en Inde). On a toujours considéré que les trois grands bassins hydrographiques du Sahel occidental (Sénégal, Niger, Chad) sont parmi les zones humides les plus importantes de lAfrique. Le Djoudj représente le noyau du bassin dinondation du Sénégal.
11. Les changements intervenus au Djoudj à la suite des grands travaux hydroagricoles des années 60 sont bien moins sérieux que ceux qui se sont produits au Ndiaël. Même lors des graves sécheresses des années 1970 et 1980, quand la crue du Sénégal était à un niveau anormalement bas et le "Grand Lac" du Djoudj était à sec depuis le mois de janvier, une certaine quantité deau est entrée dans le Parc, grâce au système de vannes.
12. Les craintes qui se sont exprimées au sujet de la situation au Djoudj (et qui ont motivé son inscription sur la Liste des sites en danger du Patrimoine mondial) étaient justifiées dune part par les effets de la sécheresse et dautre part par la crainte de conséquences negatives pour le Djoudj du barrage Diama; en effet on craignait que le lac du barrage de Diama (juste en aval du Djoudj) ninonde totalement lactuelle surface du parc, en dépassant la digue qui lentoure.
13. Plusieurs facteurs permettent actuellement dêtre plus optimiste:
a) La crue des années 1986, 1987 et 1988 a été relativement bonne, du moins par rapport aux crues du début des années 1980. Par conséquent, le volume deau qui a pu entrer dans le parc au plus fort de la crue a été considérable. Je me suis rendu quatre fois au Djoudj depuis 1980, et le niveau deau en décembre 1988 était nettement plus élevé quà loccasion de mes visites précédantes.
b) Le niveau deau définitif du lac du barrage de Diama a été établi à lm 50. (Ce niveau doit être atteint vers 1990). En conséquence, il ny a plus de risque de submersion totale du Parc national de Djoudj; une partie seulement de la superficie du Parc (le secteur Tiguet qui n est pas entouré par la digue) va être inondée. (Cette inondation pourrait se réveler très intéressante pour la flore et la faune aquatiques, mais pas pour les animaux terrestres comme les gazelles qui vivent actuellement). Il conviendra de renforcer le digue qui entoure le Parc (ceci est prévu dans le cadre des travaux de construction du barrage) . Mais en général on peut considérer que le barrage de Diama permettra dorénavant dassurer au Djoudj, même les années de faible crue, une alimentation en eau douce.
c) Louvrage du Djoudj (une structure qui contrôle les entrées et les sorties deau entre le marigot - ou canal - du Djoudj et le fleuve Sénégal) a été réparé. Une subvention de 5,5 millions de francs CFA versée par la Convention de Patrimoine mondial et une subvention de 1,5 millions de francs versée par le Conseil international de la Chasse (CIC) a permis de remettre en état les vannes. Louvrage du Crocodile au nord-est du Parc, point très important pour lentrée des eaux de crue, est par contre en mauvais état et le canal du Crocodile est tout à fait ensablé.
d) Dans un souci de bonne gestion du Parc, la Direction des Parcs nationaux, en collaboration avec lUICN et le WWF, a demandé au RIN (Institut Royal de Gestion de la Nature des Pays-Bas) de préparer un plan de gestion du Parc. Ce plan de gestion devra tenir compte avant tout des changements intervenus dans le régime hydrique du Parc: avant 1960 lapprovisionnement en eau était assuré par la crue (eau douce), mais également en saison sèche par la remontée deaux salées de la mer; actuellement le régime, dorénavant artificiel, est dominé par les eaux douces de la crue. Il faudra donc tenir compte des effets de lévaporation et du bilan du sel; lévaporation des eaux douces apportées par la crue laissera une couche de sel quil va falloir lessiver.
e) Le Djoudj a toujours été le point central dun réseau interdépendant de zones humides; les oiseaux qui y trouvent des lieux de nidification et de repos se nourrissent très souvent en dehors du Parc. Il semble actuellement que des mesures soit à létude pour la conservation dautres zones humides aux alentours, telles que le Ndiaël ou les Trois Marigots au Sénégal et le Diaouling en Mauritanie.
14. Recommandations
a) Le Gouvernement du Sénégal a demandé que le Djoudj soit retiré de la liste des sites en danger du Patrimoine mondial; vu la situation actuelle et les tendances positives qui se développent, je recommande quune réponse positive soit accordée à cette demande.
b) Lapprovisionnement en eau du Djoudj est le facteur essentiel de sa survie. Pour garantir cet approvisionnement, je recommande que les digues autour du Djoudj soit renforcées et, en cas de besoin, relevées (comme il est prévu dans les opérations post-barrage proposées et financées par lOffice de la Mise en Valeur de la Vallée du Sénégal); je recommande également que les réparations nécessaires à louvrage du Crocodile, et le curage du marigot du Crocodile soient entrepris dès que possible. Il conviendrait également de passer en revue létat des autres ouvrages, et des autres canaux, et au besoin, de prendre les mesures de réparation et de curage.
c) La préparation du Plan de gestion répond à un besoin de très haute priorité. Je recommande que le plan soit rapidement achevé et que les partenaires internationaux du Sénégal, y compris la CEE, se rencontrent très prochainement pour financer et appliquer les mesures retenues. Le plan devra accorder une attention prioritaire aux questions hydrologiques, mais aussi au suivi de la végétation et des poissons, jusquici plutôt négligés. Il devra également tenir compte des mesures nécessaires pour promouvoir lexploitation du potentiel éducatif et touristique du Djoudj.
d) Reconnaissant que le Djoudj ne peut remplir sa fonction tout seul, je recommande que des mesures de conservation soient prises dans les zones humides satellites du Djoudj au Sénégal (comme le Ndiaël et les Trois Marigots, et également au Dioauling en Mauritanie où le parc proposé par les autorités mauritaniennes constituterait une belle contrepartie sur la rive droite du fleuve Sénégal.
Michael Smart
Coordonnateur du Programme de Conservation
décembre 1988
Pour
tout renseignement, contactez: Bureau de la Convention de Ramsar,
Rue Mauverney 28, CH-1196 Gland, Suisse (Tél. +41 22 999 0170, fax +41 22 999
0169, e-mail
).
Publié le 29 decembre 2000, Dwight Peck, Ramsar.