La Bibliothèque Ramsar

Évaluation économique des zones humides: Guide à l’usage des décideurs et planificateurs


Évaluation économique des zones humides:
Guide à l’usage des décideurs et planificateurs

Edward B. Barbier, Mike Acreman et Duncan Knowler

Bureau de la Convention de Ramsar, Gland, Suisse, 1997

Edward B. Barbier et Duncan Knowler sont, respectivement, maître de conférence et associé de recherche au Département d’économie et de gestion de l’environnement de l’université de York, Royaume-Uni.

Mike Acreman est Conseiller en gestion des eaux douces pour l’UICN – Union mondiale pour la nature et Chargé des bassins hydrographiques et de la gestion hydro-écologique, Institute of Hydrology, Wallingford, Royaume-Uni.


bookvaluation.jpg (9277 bytes)Copyright © Bureau de la Convention de Ramsar, 1997. Publié par le Bureau de la Convention de Ramsar, Gland, Suisse avec l’aide financière du ministère britannique de l’Environnement et l’Agence suédoise de coopération au développement international.

Préparé en collaboration avec le Département d’économie de l’environnement et de gestion de l’environnement de l’université de York, l’Institute of Hydrology et l’UICN – Union mondiale pour la nature.

La reproduction de cet ouvrage est autorisée à des fins non commerciales et, notamment, pédagogiques, sans consentement préalable du détenteur des droits d’auteur. La reproduction de cet ouvrage à des fins commerciales, notamment en vue de la vente, est interdite sans autorisation écrite préalable du détenteur des droits d’auteur.

Citation: Barbier, E.B., Acreman, M.C. et Knowler, D. 1997. Évaluation économique des zones humides: Guide à l’usage des décideurs et planificateurs. Bureau de la Convention de Ramsar, Gland, Suisse.

La terminologie géographique employée dans cet ouvrage, de même que sa présentation, ne sont en aucune manière l’expression d’une opinion quelconque de la part du Bureau de la Convention de Ramsar en ce qui concerne le statut juridique ou l’autorité de quelque État, territoire ou région que ce soit, ou en ce qui concerne la délimitation de leurs frontières.

Les opinions des auteurs, exprimées dans cet ouvrage, ne sont pas nécessairement le reflet de celles du Bureau de la Convention de Ramsar, de l’université de York, de l’Institute of Hydrology ou de l’UICN.

ISBN 2-940073-24-4

Conception couverture: L’IV Communications SA, 1110 Morges, Suisse.
Rédaction et mise en page: Valerie Higgins et Dwight Peck, Bureau Ramsar
Imprimé par: Imprimerie Dupuis SA, 1348 Le Brassus, Suisse.

Titre de l’édition originale en anglais: Economic Valuation of Wetlands. Traduction: Danièle Devitre

Disponible à l’adresse suivante:Bureau de la Convention de Ramsar, rue Mauverney 28, 1196 Gland, Suisse (Télécopie: ++41 22 999 01 69, Courriel: ramsar@hq.iucn.org) ou Service des publications de l’UICN, 219c Huntingdon Road, Cambridge CB3 0DL, Royaume-Uni (Télécopie: ++44 1223 277175, Courriel: info@books.iucn.org)


Table des matières

Remerciements
Préface
Résumé analytique

1. Contexte du problème mondial de gestion des zones humides

1.1 Définition des zones humides
1.2 Types de zones humides
1.3 Importance des zones humides
1.4 Disparition des zones humides
1.5 Le rôle de Ramsar dans la conservation des zones humides

2. Pourquoi une évaluation?

2.1 Le rôle de l’évaluation économique dans le processus décisionnel
2.2 Les valeurs économiques des zones humides
2.3 Pourquoi les décisions de mise en valeur sous-évaluent-elles les ressources et les systèmes des zones humides?
2.4 L’évaluation: quelle importance pour Ramsar?

3. Cadre d’évaluation des zones humides

3.1 Première étape: définir le problème et la méthode d’évaluation
3.2 Deuxième étape: définir la portée et les limites de l’évaluation ainsi que les besoins d’information
3.3 Troisième étape: définir les méthodes d’acquisition des données et les techniques requises pour procéder à une évaluation économique

4. L’évaluation en pratique

4.1 La plaine d’inondation d’Hadejia-Nguru, au Nigéria
4.2 Évaluation des zones humides des prairies d’Amérique du Nord: application d’un modèle bio-économique
4.3 Évaluation contingente et zones humides au Royaume-Uni
4.4 Évaluation de la capacité de réduction des concentrations d’azote des zones humides suédoises
4.5 Évaluation des zones humides côtières dans le Sud-est des États-Unis
4.6 Évaluation et conservation des mangroves en Indonésie
4.7 Conclusions tirées des études de cas

5. Comment procéder: planifier et conduire une étude d’évaluation

5.1 Réaliser une étude d’évaluation, pas à pas
5.2 Ressources nécessaires pour une étude d’évaluation
5.3 L’équipe chargée de l’évaluation – exemples de cahiers des charges
5.4 Facteurs non économiques
5.5 Conservation des espèces rares

6. Recommandations

7. Lexique

8. Sources et lectures complémentaires

Annexes

1. Éléments, fonctions et attributs des zones humides et utilisation par l’homme
2. Comparaison entre plusieurs méthodes d’évaluation économique
3. Avantages et inconvénients des techniques employées pour réaliser une évaluation économique des zones humides


Remerciements

Cet ouvrage a été financé par le ministère britannique de l’Environnement et l’Agence suédoise de coopération au développement international.

L’idée de cet ouvrage a été conçue par Mike Acreman lorsqu’il travaillait pour le Programme Zones humides de l’UICN (qui fait aujourd’hui partie du Groupe de gestion des écosystèmes) dirigé par Jean-Yves Pirot.

Une base de données a été mise sur pied et les premières idées pour le contenu ont été proposées par Michele Beetham, du Département d’économie de l’environnement et de gestion de l’environnement de l’université de York, alors détachée auprès de l’UICN.

De nombreux spécialistes ont commenté les différents projets de texte, en particulier le professeur Kerry Turner (Centre for Social and Economic Research on the Global Environment, R.-U.), Torsten Larsson (Agence suédoise de protection de l’environnement), Robert K. Davis (université d’État de l’Ohio, E.-U.), Vilma Carande (université d’État du Colorado, E.-U.), Francis Grey (Agence australienne de conservation de la nature), Maria Zaccagnini (Institut national d’agrotechnologie, Argentine), divers membres du personnel de l’UICN (Frank Vorhies, en particulier), du Bureau Ramsar, du ministère britannique de l’Environnement, du Département d’économie de l’environnement et de gestion de l’environnement de l’université de York, R.-U. et de l’Institut d’hydrologie, R.-U.

Le professeur Kerry Turner et Gayatri Acharya (Département d’économie de l’environnement et de gestion de l’environnement de l’université de York , R.-U.) ont fourni de nouvelles informations sur les coûts de réalisation d’une évaluation.

La réalisation de cet ouvrage par le Bureau Ramsar a été coordonnée par Mireille Katz. La rédaction et la mise en page ont éte effectuée par Valerie Higgins et Dwight Peck, et la traduction de l’anglais par Danièle Devitre.


Avant-propos

Cette publication contient beaucoup d’informations utiles sur différentes techniques économiques pouvant servir à évaluer les zones humides. On y souligne à quel point il importe de peser les avantages du développement et les dommages que ce développement peut causer aux zones humides.

Résultat d’importants efforts de coopération entre des scientifiques et des économistes, ce guide vise, avant tout, à être pratique et sera, je l’espère, étudié avec soin.

Le très honorable Earl Ferrers, ministre d’État pour l’Environnement et le Territoire, Royaume-Uni

1996


Préface

De nos jours, la plupart des décisions de planification et de mise en valeur sont prises en fonction de facteurs économiques et, de plus en plus, obéissent aux forces qui s’exercent dans un système de libre échange. Si ce nouveau paradigme porte en lui ses propres limites et ses propres risques, il serait utopique de l’ignorer et de fonder nos efforts en faveur de la conservation et de l’utilisation rationnelle des zones humides sur des valeurs entièrement différentes. Il faut donc donner une valeur quantitative aux biens et services fournis par les zones humides si l’on veut que la conservation l’emporte sur toutes les options possibles d’utilisation des terres ou de l'eau qui alimente les zones humides.

Pour de nombreux produits tels que le poisson ou le bois d’œuvre, le marché mondial permet de calculer facilement la valeur d’une zone humide. La valeur de fonctions telles que l’amélioration de la qualité de l’eau, peut être calculée d’après le coût de construction d’une station d’épuration qui rendrait le même service. Il est beaucoup plus difficile, en revanche, d’évaluer la diversité biologique ou la beauté des zones humides car le marché, pour ce genre de «biens», est beaucoup plus impalpable et parce qu’il est loin d’être aisé d’en faire une évaluation économique avec les méthodes traditionnelles. Un autre grand problème vient de ce que les pays en développement rencontrent des obstacles de taille lorsqu’ils souhaitent s’approprier les avantages mondiaux de la conservation des zones humides tels la diversité biologique (Pearce et Morane, 1994). Il convient, en conséquence, d’élaborer et d’améliorer de nouveaux moyens d’appropriation.

Lors de sa réunion, à Brisbane, Australie, en mars 1996, la Conférence des Parties contractantes à la Convention sur les zones humides a approuvé un Plan stratégique qui reconnaît l’importance et le caractère urgent des travaux menés dans le domaine de l’évaluation économique des zones humides. Selon l’objectif opérationnel 2.4 (Action 2.4.1) du Plan stratégique, la Convention de Ramsar a pour objectif de promouvoir l’évaluation économique des avantages et fonctions des zones humides par la diffusion de méthodes d’évaluation. Le présent ouvrage a pour ambition de fournir des orientations aux décideurs et aux planificateurs sur le potentiel d’évaluation économique des zones humides et sur les moyens d’entreprendre des études d’évaluation. Comme il n’est, naturellement, pas question que les décideurs entreprennent eux-mêmes le travail d’évaluation, des orientations sur la préparation d’une étude et des esquisses de cahiers des charges pour des conseillers techniques sont également proposées.

De tout temps, les mots «zones humides» ont évoqué des marécages grouillants de créatures visqueuses, foyers de maladies telles que le paludisme et la schistosomiase. C’est, bien sûr, cette image des zones humides, territoires laissés à l’abandon, qui a entraîné le drainage et la transformation de ces espaces dans le but d’améliorer la santé publique ou pour faire place à l’agriculture intensive, à des bassins de pisciculture, à des résidences ou à des usines. Toutefois, depuis quelques années, le public devient sensible au fait que les zones humides naturelles procurent gratuitement de nombreuses fonctions précieuses (atténuation des inondations, recharge de la nappe souterraine, rétention des polluants), de nombreux produits (poisson, combustible, bois d’œuvre, riches sédiments servant à l’agriculture des plaines d’inondation) et de nombreux attributs (diversité biologique, beauté des paysages qui attirent les touristes, patrimoine culturel et archéologie).

Une tendance à conserver les zones humides se dessine dans les nombreux pays qui ont adopté pour politique d’empêcher toute nouvelle perte ou dégradation des zones humides, de veiller à leur utilisation durable et d’encourager la recherche en vue de quantifier leurs valeurs. Des mécanismes et institutions internationaux tels que la Convention de Ramsar sur les zones humides, la Convention sur la diversité biologique, la Commission du développement durable (ONU), l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’UICN-Union mondiale pour la nature, Wetlands International et le Fonds mondial pour la nature (WWF) encouragent la recherche, l’analyse et la diffusion d’informations sur l’évaluation économique de systèmes naturels, notamment les zones humides. Tous ces organismes sont d’avis que les décideurs doivent tenir compte de tous les avantages sociaux des écosystèmes naturels ainsi que de ceux des propositions de développement examinées et utiliser toutes les techniques disponibles pour exprimer de façon précise les avantages procurés par les ressources en termes économiques.

Il importe de souligner que l’évaluation économique n’est pas une panacée, qu’elle ne représente qu’un petit élément utile à la prise de décisions, parallèlement à des considérations importantes d’ordre politique, social et culturel, entre autres. L’objectif du texte qui suit est d’aider les planificateurs et les décideurs à acquérir les moyens, grâce à l’évaluation économique, de prendre la meilleure voie possible vers un avenir durable.

Delmar Blasco, Secrétaire général
Bureau de la Convention de Ramsar


Résumé analytique

L’objectif du présent ouvrage est de fournir une orientation aux décideurs et aux planificateurs sur le potentiel de l’évaluation économique des zones humides et sur la manière de conduire une étude d’évaluation. Un certain nombre d’études d’évaluation économique des zones humides ont déjà été entreprises de par le monde et des économistes ont mis au point des méthodes pour évaluer les aspects moins tangibles de l’environnement tels que l’agrément ou l’esthétique. Cependant nul n’a encore synthétisé, à partir de cette littérature, une vue d’ensemble démontrant l’utilité générale de l’évaluation économique pour la gestion des zones humides dans le monde entier. Le présent ouvrage décrit en détail les différentes techniques et donne des exemples d’études d’évaluation des zones humides tout en proposant des orientations sur la planification et la gestion d’une étude et en replaçant les résultats dans un cadre décisionnel plus général.

Les zones humides font partie des écosystèmes les plus productifs de la Terre. Tantôt décrites comme les «reins du paysage» pour les fonctions qu’elles remplissent dans les cycles hydrologique et chimique et tantôt comme des «supermarchés biologiques» en raison des vastes chaînes trophiques et de la riche diversité biologique qu’elles entretiennent. Au Chapitre 1, les caractéristiques du système sont groupées en éléments (sol, eau, plantes et animaux) fonctions (cycle des matières nutritives et recharge à la nappe phréatique) et attributs (diversité biologique). Toutefois, de nombreuses zones humides ont été assimilées à des terrains à l’abandon et drainées ou dégradées. La Convention de Ramsar sur les zones humides d’importance internationale est née de la volonté de promouvoir la conservation des zones humides ainsi que leur utilisation et leur gestion rationnelle.

Le Chapitre 2 explique le rôle de l’évaluation dans le processus décisionnel. De nombreuses décisions de mise en valeur sont prises sur une base économique. Fournissant un moyen de mesurer et de comparer les différents avantages des zones humides, l’évaluation économique peut, de façon fondamentale, contribuer à améliorer l’utilisation rationnelle et la gestion des ressources mondiales en zones humides. On a souvent sous-évalué les zones humides parce que nombre de leurs services écologiques, ressources biologiques et valeurs d’agrément ne peuvent être ni achetés ni vendus et sont donc difficiles à chiffrer. Ramsar fournit de nouvelles méthodes d’évaluation économique pour démontrer que les zones humides sont précieuses et doivent être conservées et utilisées de façon rationnelle.

Le Chapitre 3 offre un cadre d’évaluation permettant d’estimer les avantages économiques nets de différentes options d’utilisation des zones humides. La première étape consiste à déterminer l’objectif ou le problème global puis à choisir la méthode d’évaluation économique qui convient à l’intérieur de trois grandes catégories: l’analyse d’impact, l’évaluation partielle ou l’évaluation totale. La deuxième étape appelle la définition de la portée et des limites de l’analyse et de l’information requise pour la méthode d’évaluation choisie. La troisième étape nécessite de déterminer les techniques d’évaluation et les méthodes d’acquisition des données nécessaires à l’évaluation économique, y compris toute analyse des impacts distributifs.

Afin d’aider le décideur à entreprendre une étude d’évaluation des zones humides, six exemples sont décrits au Chapitre 4: la plaine d’inondation d’Hadejia-Nguru au Nigéria; les zones humides des prairies d’Amérique du Nord; les Norfolk Broads et le Flow Country écossais au Royaume-Uni; la réduction des concentrations d’azote par les zones humides en Suède; les zones humides côtières du sud-est des États-Unis et la conservation des mangroves en Indonésie. Ces études de cas démontrent dans la pratique l’utilisation, sur le terrain, de différentes méthodes d’évaluation, dans différents types de zones humides, à l’aide de toute une gamme de méthodes d’évaluation couvrant des régions géographiques diverses. Bien que l’on ne puisse prétendre être exhaustif, plusieurs observations émergent de ces études. Par exemple, l’importance d’intégrer la démarche écologique et la démarche économique est critique, notamment lorsqu’on évalue les fonctions écologiques. Cela nécessite des techniques mathématiques plus que complexes mais permet une collaboration permanente entre les économistes et les écologues. Les études démontrent que l’évaluation ne doit pas être conçue comme une fin en soi mais être axée sur une question politique qui peut aller de la simple sensibilisation à l’importance des zones humides à des choix entre des options permettant d’atteindre des objectifs politiques déterminés, la protection des zones humides ne représentant qu’une option, parmi d’autres.

Le Chapitre 5 fournit des orientations sur la planification et la conduite d’une étude. Il contient un guide en sept paliers (à l’intérieur de trois étapes) pour entreprendre une étude: choisir la méthode d’évaluation appropriée; définir les limites de la zone humide; identifier les éléments, fonctions et attributs et les classer par ordre de priorité; établir un lien entre les éléments, fonctions et attributs et la valeur d’utilisation; identifier et obtenir les informations requises pour l’évaluation; quantifier les valeurs économiques; et replacer les valeurs économiques dans le cadre approprié (par exemple l’analyse coût-avantages). Des orientations sont également données sur les ressources nécessaires et l’élaboration des cahiers des charges des conseillers techniques à l’aide de l’exemple d’une plaine d’inondation fictive (du fleuve Zed), en Afrique. En outre, le chapitre met en relief la nécessité de considérer d’autres facteurs (politiques, sociaux, historiques ou écologiques), parallèlement à l’évaluation économique, lorsqu’il y a une décision à prendre. Enfin, une méthode différente de prise de décisions est proposée pour les cas où des espèces rares sont en cause.

Le Chapitre 6 contient des recommandations sur les mesures à prendre: entreprendre des études d’évaluation économique spécifiques à des sites; garantir une collaboration interdisciplinaire appropriée; assurer la formation et le renforcement des capacités institutionnelles; entreprendre la recherche sur la théorie et la pratique de l’évaluation économique; et instaurer des réseaux pour l’échange d’idées et d’expériences sur l’application des méthodes d’évaluation.

Un lexique, une liste de références et une bibliographie suivent le texte principal. Les annexes comprennent des détails sur les différents éléments, fonctions et produits des zones humides; un tableau compare les méthodes d’évaluation économique et un autre précise les avantages et les inconvénients des techniques d’évaluation économique des zones humides. 


1. Contexte du problème mondial de gestion des zones humides

1.1 Définition des zones humides

Vous pataugez dans un marécage, aux fins fonds de la Zambie, enfoncé jusqu’aux genoux: il n’y a pas l’ombre d’un doute, vous êtes bien dans une zone humide. En revanche, c’est lorsqu’on vous demande de définir précisément une zone humide à l’aide de toutes les connaissances disponibles que surgissent doutes et difficultés devant l’incroyable diversité des types de zones humides et la complexité des problèmes rencontrés pour tracer leurs limites. Combien de fois et pendant combien de temps un territoire doit-il être inondé pour qu’on l’appelle «zone humide»? La situation se complique encore du fait que de nombreuses zones humides évoluent avec le temps: au début les eaux sont libres puis elles se comblent de sédiments et se couvrent de végétation pour finalement s’assécher. Ce qui est clair, cependant, c’est que les zones humides occupent l’espace de transition entre un milieu humide en permanence et un milieu généralement sec: elles possèdent des caractéristiques des deux milieux sans pour autant pouvoir être étiquetées, sans ambiguïté, zones aquatiques ou zones terrestres. C’est la présence prolongée de l’eau qui modifie les sols, les organismes microscopiques qu’ils contiennent et les communautés de plantes et d’animaux, de sorte que le fonctionnement de ce milieu est différent de celui d’un milieu soit aquatique, soit sec.

Heureusement, nous avons de l’aide à portée de la main. En signant la Convention de Ramsar sur les zones humides d’importance internationale (voir sous-paragraphe 1.5) quelque 98 pays ont adopté une définition extrêmement large des «zones humides». Ce sont, aux termes de l’Article 1.1:

«des étendues de marais, de fagnes, de tourbières ou d’eaux naturelles ou artificielles, permanentes ou temporaires, où l’eau est stagnante ou courante, douce, saumâtre ou salée, y compris des étendues d’eau marine dont la profondeur à marée basse n’excède pas six mètres.»

En outre, la Convention (Article 2.1) précise que les zones humides:

«pourront inclure des zones de rives ou de côtes adjacentes à la zone humide et des îles ou des étendues d’eau marine d’une profondeur supérieure à six mètres à marée basse, entourées par la zone humide.»

La couverture de la Convention s’étend donc à des types d’habitats extrêmement divers, y compris les rivières, les eaux côtières peu profondes et même les récifs coralliens sans, toutefois, englober la haute mer.

1.2 Types de zones humides

Chargé de concevoir une classification de la vaste gamme des zones humides comprises dans la définition de Ramsar, Scott (1989) a établi 30 groupes de zones humides naturelles et neuf de zones humides artificielles. Toutefois, pour donner une image plus précise, il est possible de résumer la classification en cinq grands systèmes de zones humides:

dotbluedark.gif (919 bytes)les estuaires – où les fleuves se jettent dans la mer et où les eaux ne sont ni salées ni douces (par exemple, les deltas, les vasières, les prés salés)

dotbluedark.gif (919 bytes)le milieu marin – qui n’est pas soumis à l’influence fluviale (par exemple, littoraux et récifs coralliens)

dotbluedark.gif (919 bytes)le milieu riverain – où les sols sont périodiquement inondés par les crues des cours d’eau (par exemple, les prairies humides, les forêts inondées, les lacs de méandres)

dotbluedark.gif (919 bytes)le milieu palustre – où l’on trouve des eaux plus ou moins permanentes (par exemple, les marécages à papyrus, les marais, les fagnes)

dotbluedark.gif (919 bytes)le milieu lacustre – où les eaux permanentes sont quasi stagnantes (par exemple, les mares, les lacs de cuvettes, les lacs de cratères volcaniques.

1.3 Importance des zones humides

Cette perception de l’importance des zones humides varie à travers le temps. C’est dans les milieux marécageux du Carbonifère, il y a 350 millions d’années, qu’ont été produits et préservés, en grande partie, les combustibles fossiles (charbon et pétrole) dont nous dépendons aujourd’hui. Les zones humides qui bordaient certains des plus grands fleuves du monde, le Tigre, l’Euphrate, le Niger, le Nil, l’Indus et le Mékong, par exemple, ont ensuite été le berceau des grandes civilisations de l’histoire. Ces zones humides étaient sources de poissons et d’eau potable, alimentaient les pâturages, et servaient au transport. Étroitement associées à la mythologie, à l’art et à la religion, elles faisaient partie de l’histoire culturelle des premiers peuples.

À mesure que la connaissance scientifique des zones humides progressait, des biens et services plus subtils se faisaient jour. Les zones humides ont été décrites à la fois comme les «reins du paysage» pour les fonctions qu’elles remplissent dans les cycles hydrologiques et chimiques et comme des «supermarchés biologiques» en raison des grandes chaînes alimentaires et de la riche diversité biologique qu’elles entretiennent (Mitsch & Gosselink, 1993).

Les zones humides sont parmi les écosystèmes les plus productifs de la terre. On peut regrouper leurs caractéristiques en éléments, fonctions et attributs. Les éléments du système sont ses caractéristiques biotiques et abiotiques – le sol, l’eau, les plantes et les animaux. Les interactions entre les éléments s’expriment en tant que fonctions et comprennent le cycle des matières nutritives et l’échange d’eau entre la surface et la nappe souterraine, d’une part et entre la surface et l’atmosphère, d’autre part. Le système a également des attributs tels que la diversité des espèces.

Les systèmes de zones humides assurent directement les besoins de millions de personnes et fournissent des biens et services aux régions situées en dehors des zones humides. L’homme cultive les sols des zones humides, il y pêche des poissons pour se nourrir, il y coupe des arbres pour construire, pour se chauffer et faire la cuisine mais aussi des roseaux pour fabriquer des nattes et des toits de chaume. Des activités de loisir telles que l’observation des oiseaux ou la pratique de la voile sont d’autres exemples d’utilisation directe, tout comme les études scientifiques. Les sols tourbeux préservent en effet des vestiges de peuples anciens et des traces qui intéressent énormément les archéologues.

L’homme bénéficie non seulement de l’utilisation directe des zones humides mais aussi de leurs fonctions et des services qu’elles offrent. Lorsque les crues recouvrent le lit d’une plaine d’inondation, l’eau est temporairement stockée, atténuant ou retardant le niveau de crête. Ceci peut être un avantage pour les populations riveraines vivant en aval. Les zones humides recyclent l’azote et améliorent, ce faisant, la qualité de l’eau en aval. Quant aux zones humides à mangroves, en atténuant l’énergie des vagues, elles protègent les communautés côtières. C’est ainsi que l’homme utilise indirectement les fonctions des zones humides. Des ouvrages tels que les barrages, les digues maritimes ou les stations d’épuration peuvent aussi remplir ces fonctions, mais ce sont des solutions techniques habituellement plus coûteuses que celles des zones humides naturelles.

Toutes les zones humides ne remplissent toutefois pas ces fonctions hydrologiques de la même manière. Dans certains cas, elles ne les remplissent même pas du tout et ont, parfois, des fonctions qui peuvent aller à l’encontre des intérêts de l’homme: certaines zones humides riveraines, par exemple, peuvent favoriser le ruissellement et accroître, de ce fait, le risque d’inondation en aval. Il est donc crucial, avant d’attribuer une valeur à une zone humide, de quantifier ses fonctions.

L’existence pure et simple des zones humides peut avoir une importance considérable pour certaines personnes. Ceux qui ont grandi dans une zone humide mais qui sont partis à la ville restent peut-être très attachés à leur région d’origine, même s’ils n’y retournent jamais, parce qu’elle fait partie de leur patrimoine culturel.

À l’Annexe 1 figurent d’autres détails sur les éléments, fonctions et attributs des zones humides tandis que le Chapitre 2 en discute dans un contexte d’évaluation économique.

1.4 Disparition des zones humides

Les zones humides sont des systèmes dynamiques perpétuellement en proie à des changements naturels induits par la sédimentation ou le comblement par des matières organiques, la subsidence, la sécheresse, l’élévation du niveau des mers. De nombreuses zones humides ne sont que des éléments temporaires du paysage, voués à changer et, finalement, à disparaître, tandis que de nouvelles zones humides se forment ailleurs. Les activités anthropiques, directes et indirectes, ont profondément altéré le rythme de changement des zones humides. Dans une certaine mesure, nous avons créé de nouvelles zones humides en construisant des réservoirs, des canaux et des zones de retenue des crues. Malheureusement, le taux de disparition dépasse largement celui de la création de zones humides.

L’opinion selon laquelle les zones humides sont «de la place perdue», née de l’ignorance ou de la méconnaissance de l’importance des biens et services qu’elles procurent est à l’origine de la transformation des zones humides au profit de l’agriculture intensive, de l’industrie ou de la construction résidentielle. Les aspirations personnelles des agriculteurs ou des promoteurs ont été encouragées par les politiques et les subventions des gouvernements. Outre les mesures directes d’aménagement du territoire, on a construit des ouvrages de génie fluvial pour détourner l’eau des zones humides. On pensait, en effet, que cette eau était gaspillée ou que sa valeur était plus faible dans la zone humide que si elle servait à l’irrigation du riz en amont. Certains continuent de ne voir, dans les zones humides, qu’une possibilité d’expansion des terres agricoles pour nourrir une population qui ne cesse de croître, et cette opinion aboutit généralement à la modification du système naturel. Certaines zones humides disparaissent également par suite de la pollution, du déversement de déchets, de l’exploitation minière ou de l’extraction d’eau dans la nappe souterraine.

Tableau 1.1: Disparition des zones humides en Europe (CCE,1995)

Pays

Période

(%) disparition des zones humides

Pays-Bas

1950-1985

55

France

1900-1993

67

Allemagne

1950-1985

57

Espagne

1948-1990

60

Italie

1938-1984

66

Grèce

1920-1991

63


Il est difficile de chiffrer l’ampleur de la disparition des zones humides vu que la superficie mondiale de ces espaces reste incertaine. On dispose, cependant, pour quelques pays, de chiffres qui sont indicateurs de l’échelle du problème. Les États-Unis ont perdu environ 87 millions d’hectares (54%) de leurs zones humides d’origine (Tiner, 1984), essentiellement transformées pour l’agriculture. Le Tableau 1.1 (CCE, 1995) donne le pourcentage de disparition des zones humides pour six pays européens. Au Portugal, le secteur occidental de l’Algarve a été transformé, à environ 70 %, pour le développement agricole et industriel (Pullan, 1988). L’Union européenne a désormais pour politique d’empêcher toute nouvelle disparition ou dégradation des zones humides. Aux Philippines, de 1920 à 1980, environ 300.000 hectares (67%) des ressources de mangroves du pays ont disparu (Zamora, 1984).

Tableau 1.2: Menaces principales sur les zones humides en Asie, en Amérique latine et aux Antilles, exprimées en pourcentage des sites (WCMC, 1992).

Asie

Amérique latine et Antilles

Chasse et nuisances associées

32

30.5

Établissements humains

27

Drainage à des fins agricoles

23

19

Nuisances des activités récréatives

11.5

Transformation pour développement industriel et urbain

10.5

Pollution

20

31

Pêche et nuisances associées

19

10

Coupe de bois et activités forestières commerciales

17

10

Coupe de bois à usage domestique

16

Dégradation du bassin versant, érosion des sols, sédimentation

15

Transformation en bassins d’aquaculture ou en salines

11

Détournement de l’eau

9

Surpâturage du bétail

9


Pour perdre de la valeur, une zone humide ne doit pas nécessairement disparaître complètement. Gamelsrød (1992) a démontré que la production de crevettes dans le banc de Sofala, au Mozambique, est liée au ruissellement de saison humide du Zambèze. La construction de grands barrages le long du fleuve, en atténuant ce ruissellement, a réduit les effectifs des crevettes. Il a calculé que le revenu de la pêche à la crevette pourrait être augmenté de USD10 millions par an si on libérait à bon escient de l’eau inutilisée du barrage de Cabora Bassa.

Les conséquences de la dégradation des zones humides étant aujourd’hui mesurées, de nombreuses tentatives de restauration ont lieu. L’un des moyens adoptés consiste à libérer de l’eau d’un barrage pour inonder à nouveau les plaines d’inondation dégradées (Acreman, 1994). C’est le cas de divers fleuves tels que le Sénégal, la Kafue (Zambie), le Logone (Cameroun) et le Phongolo (Afrique du Sud) (Acreman & Hollis, 1996). Néanmoins, il s’agit là d’exceptions plutôt que de la règle et l’on s’attend à ce que les pressions de «mise en valeur» des zones humides s’intensifient, notamment en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Il est donc plus que jamais nécessaire, par la voix d’organisations telles que l’Union mondiale pour la nature (UICN) et la Convention de Ramsar, de faire connaître les avantages des zones humides pour encourager leur conservation et leur utilisation durable.

1.5 Le rôle de Ramsar dans la conservation des zones humides

La Convention relative aux zones humides d’importance internationale, particulièrement comme habitats des oiseaux d’eau – plus connue sous le nom de Convention de Ramsar, du nom de la ville iranienne où elle fut adoptée en 1971 – fut le premier traité intergouvernemental et mondial moderne sur la conservation et l’utilisation rationnelle des ressources naturelles.

La Convention de Ramsar a pour mission (Ramsar, 1996): «de favoriser la conservation et l’utilisation rationnelle des zones humides par des mesures prises au plan national et par la coopération internationale comme moyens de parvenir au développement durable dans le monde entier.»

La Convention sert de cadre à la coopération internationale et a vu le jour parce que des voix se sont élevées, dans les années 60, pour mettre en garde contre le déclin grave de populations d’oiseaux d’eau (principalement les canards). Elle est entrée en vigueur en 1975 et compte actuellement 104 Parties contractantes qui ont l’obligation d’entreprendre quatre activités principales:

dotbluedark.gif (919 bytes)inscrire des zones humides sur la «Liste des zones humides d’importance internationale» et maintenir leurs caractéristiques écologiques;

dotbluedark.gif (919 bytes)élaborer des politiques nationales pour les zones humides, incorporer des considérations relatives à la conservation des zones humides dans leur planification nationale, élaborer des plans de gestion intégrée des bassins versants et, en particulier, adopter et appliquer les lignes directrices relatives à l’application du concept d’utilisation rationnelle, c’est-à-dire l’utilisation durable des zones humides, au bénéfice de l’humanité, d’une façon qui soit compatible avec le maintien des propriétés naturelles de l’écosystème;

dotbluedark.gif (919 bytes)promouvoir la conservation des zones humides de leur territoire par la création de réserves naturelles et promouvoir la formation en matière de recherche, gestion et surveillance des zones humides;

dotbluedark.gif (919 bytes)consulter d’autres Parties contractantes en ce qui concerne les zones humides transfrontalières, les systèmes aquatiques partagés, les espèces partagées et l’aide au développement pour les projets relatifs aux zones humides.

La Convention joue un rôle important en s’efforçant d’empêcher toute modification qui serait préjudiciable aux zones humides sur le territoire des pays qui sont Parties contractantes à la Convention. Des organisations telles que l’UICN et Wetlands International (nouvelle entité formée du Bureau international de recherches sur les oiseaux d’eau et les zones humides, de l’Asian Wetland Bureau et de Wetlands for the Americas) apportent une assistance technique à la Convention, en matière de conservation des zones humides. Parmi les principales réussites, on peut citer:

dotgreen.gif (923 bytes)l’habitat de la spatule Platalea Leucorodia dans le site Ramsar d’Hortobagy, en Hongrie (1985) a été préservé contre la mise en valeur agricole prévue;

dotgreen.gif (923 bytes)l’oasis d’Azraq, en Jordanie, a bénéficié de son inscription au Registre de Montreux (Liste de sites qui ont connu, sont en train de connaître ou pourraient connaître des changements dans leurs caractéristiques écologiques), de l’étude des menaces pesant sur la zone humide qui en a résulté et des solutions recommandées ainsi que des subventions obtenues, en conséquence, du Fonds pour l’environnement mondial (1990);

dotgreen.gif (923 bytes)des projets de développement qui auraient eu un effet préjudiciable sur le site Ramsar de l’estuaire de la Swale, au Royaume-Uni (1992) ont été abandonnés;

dotgreen.gif (923 bytes)des plans visant à installer un élevage intensif de porcs dans le bassin versant du lac Cundare ont été abandonnés et un dépôt d’ordures jouxtant le lac Beeac dans l’État de Victoria, en Australie (1993) a été fermé.

La Convention de Ramsar est donc vitale pour la conservation des zones humides à l’échelle mondiale.


2. Pourquoi une évaluation?

Pour comprendre pourquoi une évaluation économique peut être importante pour la gestion et la politique relatives aux zones humides, commençons par examiner le rôle de l’évaluation dans les décisions portant sur l’utilisation des ressources de l’environnement en général et des zones humides en particulier. Nous estimons que l’inaptitude à comptabiliser de façon appropriée les valeurs non commercialisables de l’environnement dans les décisions de développement est souvent une raison essentielle de la disparition et de la transformation excessive des ressources des zones humides. L’évaluation économique, qui offre un moyen de mesurer et de comparer les divers avantages des zones humides, peut être un instrument précieux permettant d’appuyer et d’améliorer l’utilisation rationnelle et la gestion des ressources des zones humides à l’échelle mondiale.

2.1 Le rôle de l’évaluation économique dans le processus décisionnel

On pourrait définir l’évaluation économique comme une tentative d’attribuer des valeurs quantitatives aux biens et services fournis par les ressources de l’environnement que nous puissions, pour ce faire, nous appuyer ou non sur les prix du marché. Toutefois, une telle définition reste incomplète. Il faut donc préciser ce que les économistes entendent par valeur. La valeur économique de tout bien ou service est généralement mesurée d’après ce que nous sommes disposés à payer pour un bien, moins ce qu’il en coûte pour fournir ce bien. Lorsqu’une ressource de l’environnement existe purement et simplement et nous fournit des produits et services sans aucun frais, c’est notre disposition à payer seule qui traduit la valeur de la ressource fournissant le bien en question, qu’il y ait paiement ou non.

Pourquoi, alors, évaluer les ressources naturelles? Parce que nous savons intuitivement que ces ressources peuvent être importantes mais cela ne suffit peut-être pas pour garantir leur utilisation rationnelle. Beaucoup de ressources naturelles sont complexes et multifonctionnelles et la manière dont la myriade de biens et services fournis par ces ressources affecte le bien-être de l’homme n’est pas forcément évidente. Dans certains cas, il peut valoir la peine d’épuiser ou de dégrader les ressources naturelles; dans d’autres, il peut être nécessaire de «s’accrocher» à ces ressources. L’évaluation économique est un outil qui aide à prendre les décisions difficiles qui s’imposent.

La perte de ressources naturelles est un problème économique parce qu’elle entraîne la disparition, parfois irréversible, de valeurs importantes. Tout choix, toute option – préserver la ressource dans son état naturel, la laisser se dégrader ou la transformer pour en faire un autre usage – a des conséquences en termes de gain ou perte de valeurs. Ce n’est qu’après avoir analysé et évalué correctement les gains et les pertes que l’on peut décider de l’utilisation d’une ressource naturelle et, en fin de compte, de la mesure dans laquelle le taux de disparition actuel des ressources est «excessif». Cela suppose de peser soigneusement toutes les valeurs gagnées et perdues dans le cadre de chaque option d’utilisation des ressources.

Conserver une région dans son état naturel entraîne par exemple, des coûts directs de protection pour établir une aire protégée et, dans un pays en développement, cela peut comprendre les salaires des gardes et des guides pour protéger et maintenir la région et, éventuellement, le coût d’établissement d’une «zone tampon» pour les communautés locales des environs. Si l’on choisit la protection, les options de développement sont sacrifiées et les avantages du développement auxquels on renonce sont des coûts additionnels qui viennent se greffer sur celui de la protection. Ces coûts sont faciles à déterminer et comprennent souvent les produits commercialisables et le revenu sacrifié (le revenu de la pêche, de l’agriculture de subsistance, dans le cas des zones humides). Il n’est donc guère surprenant que les gouvernements et les bailleurs de fonds considèrent généralement les coûts totaux – c’est-à-dire les coûts directs plus les avantages du développement auxquels on renonce – de la protection lorsqu’ils choisissent de préserver une ressource dans son état naturel ou de la gérer.

La même méthode devrait être adoptée pour évaluer les options de mise en valeur des ressources naturelles. Si la ressource doit, par exemple, être transformée pour un autre usage ce ne sont pas seulement les coûts directs de la transformation qu’il faut inclure dans le coût de l’option de développement, mais aussi les valeurs sacrifiées que la ressource transformée ne peut plus offrir. Cela peut comprendre la disparition d’importantes fonctions écologiques et, dans le cas de systèmes complexes tels que les zones humides, de nombreuses ressources biologiques et valeurs d’agrément également. Malheureusement, beaucoup de ces valeurs des ressources, naturelles ou gérées, ne peuvent être ni achetées ni vendues sur les marchés et sont donc généralement ignorées dans les décisions de mise en valeur privées et publiques.

La valeur marchande des ressources naturelles transformées pour un usage commercial ne reflète pas nécessairement la perte d’avantages pour l’environnement. Les décisions de mise en valeur ont donc souvent un parti pris favorable aux utilisations des ressources naturelles qui fournissent des produits commercialisables. Cette incapacité de mieux tenir compte du coût économique de transformation ou de dégradation des ressources naturelles est un des principaux facteurs responsables de la conception de politiques de développement inopportunes et, partant, de la transformation et de l’exploitation excessive des ressources naturelles. Cette incapacité étant endémique dans les décisions publiques et privées relatives à l’utilisation des ressources naturelles – en particulier des ressources des zones humides – il importe d’évaluer avec plus de précision les avantages économiques nets qui découlent de différentes utilisations des zones humides.

L’évaluation économique n’est qu’un volet des efforts déployés pour améliorer la gestion des ressources naturelles telles que les zones humides. Lorsqu’ils choisissent la meilleure utilisation possible des zones humides, les décideurs doivent également tenir compte de nombreux intérêts concurrentiels. L’évaluation économique peut éclairer ces décisions de gestion mais uniquement dans le cas où les décideurs ont conscience des objectifs généraux et des limites de l’évaluation.

L’objectif principal de l’évaluation appliquée en vue d’aider à prendre les décisions de gestion qui conviennent aux zones humides vise, généralement, à déterminer la rentabilité globale des diverses utilisations concurrentielles des ressources des zones humides. En d’autres termes, cela suppose que les ressources des zones humides devraient se voir assigner les utilisations qui apportent un gain global net à la société mesuré par évaluation, d’après les avantages économiques de chaque utilisation moins ses coûts. Qui, en réalité, gagne ou perd à telle ou telle utilisation d’une zone humide n’entre pas en ligne de compte dans le critère de rentabilité globale. Toute utilisation d’une zone humide montrant un avantage net important pourrait donc être jugée hautement souhaitable d’un point de vue de rentabilité même si les bénéficiaires principaux ne sont pas nécessairement ceux qui portent le fardeau des coûts de l’utilisation. Dans ce cas, cette utilisation particulière de la zone humide est peut-être rentable mais peut aussi avoir des conséquences distributives défavorables graves. Il importe donc souvent d’évaluer de nombreux investissements ou de nombreuses politiques de gestion proposées pour les zones humides, non seulement du point de vue de leur rentabilité mais aussi de leurs conséquences distributives.

L’évaluation économique n’est pas la panacée pour les décideurs qui ont un choix difficile à faire en matière de gestion des ressources des zones humides. Trop souvent, leur décision concernant la stratégie de gestion d’une zone humide, qu’il s’agisse de la transformer ou de la conserver, est déjà prise. Ils souhaitent simplement que l’évaluation économique confirme leur choix a posteriori. Il va sans dire qu’en de telles circonstances, l’évaluation ne contribue guère au processus décisionnel et n’a pratiquement aucune raison d’être. À l’autre extrême, certains décideurs demandent parfois l’impossible à une évaluation économique. L’un des facteurs qui rendent particulièrement difficile l’évaluation d’un système écologique complexe tel qu’une zone humide, est la pénurie d’informations sur les processus écologiques et hydrologiques importants qui sous-tendent les diverses valeurs des zones humides. Si cette information fait défaut – ce qui est souvent le cas pour de nombreuses valeurs de l’environnement non commercialisées que l’on peut juger utile d’évaluer – c’est aux analystes chargés de l’évaluation de prouver qu’ils sont capables d’évaluer de façon réaliste les avantages clés de l’environnement. Dans ces conditions, les décideurs doivent comprendre que l’évaluation, ne saurait donner une estimation réaliste des valeurs de l’environnement non commercialisables – du moins sans un investissement supplémentaire de temps, de ressources et d’efforts en faveur de la recherche scientifique et économique.

En fin de compte, l’évaluation économique se préoccupe de l’affectation des ressources des zones humides de telle sorte que le bien-être de l’homme puisse être amélioré. En conséquence, les divers avantages environnementaux des zones humides sont mesurés du point de vue de leur aptitude à fournir des biens et services importants pour l’humanité. D’aucuns diront, sans doute, que certains systèmes de zones humides, ainsi que les ressources vivantes qu’ils contiennent, peuvent avoir une valeur «supérieure» supplémentaire qui leur est propre, au-delà de ce qu’ils peuvent apporter pour satisfaire les préférences ou les besoins des hommes. Vue sous cet angle, la protection des ressources des zones humides est une question d’obligation morale plutôt que d’affectation rentable ou même équitable. D’autres motivations peuvent pousser à gérer les zones humides de telle ou telle manière, notamment des considérations d’ordre politique, auquel cas, les valeurs économiques ne représentent qu’un élément de la prise de décisions, parmi d’autres tout aussi importants. Le présent ouvrage a pour ambition d’encourager les planificateurs et les décideurs à accorder une plus large place à l’évaluation économique dans le processus décisionnel.

2.2 Les valeurs économiques des zones humides

Pour que les chercheurs évaluent les utilisations des zones humides et que les décideurs les prennent en compte lorsqu’ils arrêtent une politique affectant les zones humides, il faut un cadre qui permette de déterminer et de regrouper les valeurs. Le concept de valeur économique totale (VET) joue ce rôle et il est de plus en plus communément admis qu’il s’agit du cadre le plus approprié. En termes simples, l’évaluation économique totale fait la différence entre les valeurs d’usage et les valeurs de non-usage, ces dernières ayant trait aux valeurs actuelles ou futures (potentielles) associées à la ressource en question. Elles reposent simplement sur son existence permanente, indépendamment de l’usage qui en est fait (Pearce et Warford, 1993). D’ordinaire, les valeurs d’usage supposent une certaine «interaction» entre l’homme et la ressource. Tel n’est pas le cas pour les valeurs de non-usage. Le Tableau 2.1 illustre l’ensemble du cadre d’évaluation économique tel qu’il est appliqué aux zones humides.

Les valeurs d’usage ont été regroupées selon qu’elles sont directes ou indirectes. Dans le premier cas, il s’agit des usages qui nous sont les plus familiers: la pêche, la récolte de bois de feu et l’utilisation des zones humides pour les loisirs, etc. (voir Tableau 2.1). Les usages directs des zones humides peuvent comprendre des activités commerciales et non commerciales, certaines de ces dernières étant souvent essentielles pour les besoins de subsistance des populations locales, dans les pays en développement ainsi que pour le sport et les loisirs, dans les pays développés. Les utilisations commerciales peuvent être importantes tant pour le marché intérieur que pour les marchés internationaux. En général, la valeur des produits (et services) commercialisables des zones humides est plus facile à mesurer que la valeur des usages directs non commerciaux et de subsistance. C’est une des raisons pour lesquelles les décideurs s’abstiennent bien souvent de tenir compte des utilisations informelles et des usages de subsistance non commerciaux des zones humides lorsqu’ils prennent des décisions portant sur la mise en valeur.

En revanche, diverses fonctions écologiques régulatrices des zones humides peuvent avoir des valeurs d’usage indirect importantes qui proviennent de l’appui ou de la protection qu’elles assurent à des activités économiques qui, elles, ont une valeur directement mesurable. La valeur d’usage indirect d’une fonction écologique est liée au changement de la valeur de production ou de consommation de l’activité ou de la propriété qu’elle protège ou soutient. Toutefois, cette contribution n’étant ni commercialisée, ni financièrement rétribuée et n’étant qu’indirectement liée aux activités économiques, les valeurs d’usage indirect sont difficiles à quantifier et généralement ignorées dans les décisions relatives à la gestion des zones humides.

Tableau 2.2: Classification de la valeur économique totale des zones humides

VALEURS D’USAGE

VALEURS DE NON-USAGE

Valeur d’usage direct

Valeur d’usage indirect

Valeur d’option et quasi-option

Valeur d’existence

poisson

agriculture

bois de feu

loisirs

transport

prélèvement d’espèces sauvages

tourbe/énergie

rétention matières nutritives

maîtrise des crues

protection contre tempêtes

recharge nappe souterraine

contribution aux activités hors de l’écosystème

stabilisation micro-climatique

stabilisation littoral, etc.

usages futurs potentiels (usages directs et indirects)

valeur future de l’information

diversité biologique

culture, patrimoine

valeur d’héritage

Source: adapté de Barbier (1989b, 1993, 1994) et Scodari (1990)

Les fonctions de protection contre les tempêtes et de stabilisation des littoraux, par exemple, peuvent avoir une valeur d’usage indirect en atténuant les dommages aux propriétés. Or, des systèmes de zones humides côtières ou riveraines sont souvent drainés pour faire place à la construction de propriétés sur le front de mer. On sait que les systèmes de mangroves servent d’écloseries et de nurseries pour les crevettes et les poissons qui sont essentiels à la pêche côtière et marine et cependant ces habitats importants disparaissent rapidement dans de nombreuses régions et font place à l’aquaculture, en particulier aux élevages de crevettes. Les plaines d’inondation naturelles peuvent recharger la nappe phréatique qui entretient l’agriculture de zone aride et les pâturages et sert à bien d’autres usages domestiques, voire même industriels. Cependant, beaucoup de ces plaines d’inondation sont menacées par des barrages et autres ouvrages détournant l’eau d’amont pour l’irrigation et la distribution d’eau.

La valeur d’option est une catégorie spéciale qui intervient lorsqu’on n’a aucune certitude quant à la future demande d’une ressource et/ou à la disponibilité future de cette ressource dans la zone humide. Dans la plupart des cas, le meilleur moyen d’intégrer les valeurs d’option dans l’analyse consiste à déterminer la différence entre l’évaluation a priori et a posteriori [note 1]. Si l’on n’a aucune certitude quant à la valeur future d’une zone humide, mais que l’on estime qu’elle pourrait être élevée et que l’exploitation et la transformation en cours pourraient être irréversibles, on peut alors retirer une valeur de quasi-option en remettant à plus tard les activités de développement. La valeur de quasi-option est tout simplement la valeur escomptée de l’information qu’on obtiendra du fait de surseoir à l’exploitation et à la transformation de la zone humide aujourd’hui. Pour de nombreux économistes, la valeur de quasi-option n’est pas un élément distinct de l’avantage mais oblige l’analyste à tenir dûment compte des conséquences d’un gain d’information supplémentaire [note 2].

Par ailleurs, il existe des personnes qui, bien qu’elles n’utilisent pas actuellement les zones humides, souhaitent, néanmoins, les voir préservées «pour elles-mêmes». Cette valeur «intrinsèque» est souvent dénommée valeur d’existence. Il s’agit d’une sorte de valeur de non-usage extrêmement difficile à mesurer car les valeurs d’existence supposent que l’on effectue une évaluation subjective sans rapport aucun avec sa propre utilisation ou celle d’autrui, que ce soit maintenant ou à l’avenir. Un autre sous-groupe des valeurs de non-usage ou de protection est la valeur d’héritage dans le cadre de laquelle on attribue une grande valeur à la conservation des zones humides pour les générations futures. Les valeurs d’héritage peuvent avoir une importance particulièrement élevée pour les populations locales qui utilisent une zone humide et qui souhaitent voir la zone humide et le mode de vie qui a évolué en harmonie avec elle transmis à leurs héritiers et aux générations futures en général. Il n’existe que peu d’études des valeurs de non-usage en rapport avec les zones humides (voir l’étude de cas sur les Norfolk Broads, au Royaume-Uni, au paragraphe 4.3). Cependant, les campagnes menées par des groupes environnementaux européens et nord-américains pour obtenir des fonds en faveur de la conservation des zones humides tropicales donnent une idée de leur importance [note 3]. Ainsi, il y a quelques années, la Royal Society for the Protection of Birds (RSPB) du Royaume-Uni a recueilli £500.000 (USD 800.000) dans le cadre d’une campagne ponctuelle, par courrier, pour aider à sauver les zones humides d’Hadejia-Nguru dans le nord du Nigéria, en Afrique de l’Ouest [note 4].

2.3 Pourquoi les décisions de mise en valeur sous-évaluent-elles les ressources et les systèmes de zones humides?

En résumé, par la nature même des valeurs qui leur sont associées les ressources des zones humides sont particulièrement sujettes à de mauvaises décisions d’affectation. Multifonctionnelles par excellence, les zones humides non seulement nous fournissent un certain nombre de produits importants (par ex., du poisson, du bois de feu, des animaux et des plantes sauvages) mais ont, en outre, un nombre exceptionnellement étendu de fonctions écologiques qui soutiennent l’activité économique. Bon nombre de ces services ne sont pas commercialisés: ils ne sont ni achetés ni vendus mais leur contribution à l’activité économique est indirecte et donc essentiellement non reconnue. Les ressources des zones humides tropicales, par exemple, ont de nombreuses utilisations de subsistance qui ne sont pas commercialisées. Il s’ensuit que les décisions de développement n’en tiennent bien souvent aucun compte.

Certains des services écologiques, certaines des ressources biologiques et des valeurs d’agrément que procurent les zones humides méritent d’être assimilés à ce que les économistes appellent un bien public: il est pratiquement impossible de commercialiser le service, même si c’était souhaitable [note 5]. Lorsqu’une zone humide entretient une diversité biologique précieuse, toute personne peut bénéficier de ce service et aucune ne peut en être exclue. En l’occurrence, il est extrêmement difficile de faire payer pour le service en question car, que l’on paie ou non, on peut toujours profiter de l’avantage et il en résulte que les services des zones humides sont probablement sous-évalués.

Certaines des difficultés découlant de cette qualité de bien public seraient négligeables si l’on pouvait jouir simultanément de tous les avantages des zones humides sans qu’il y ait le moindre conflit entre les diverses utilisations. Le cumul de toutes les valeurs d’usage possibles, dans le cas où les utilisations multiples ne seraient pas conflictuelles, conduirait sûrement à reconnaître l’importance de la conservation d’une zone humide à l’état naturel ou semi-naturel. Toutefois, les nombreuses utilisations des zones humides, sont propices au conflit et appellent à faire un choix, même lorsque la zone humide est maintenue dans un état plus ou moins naturel (Turner, 1991). Il peut, par exemple, être impossible de gérer une zone humide pour les loisirs ou la pêche commerciale si on l’utilise, simultanément, pour le traitement des eaux usées. Et même si cette dernière utilisation a plus de valeur, sa nature non commercialisable et sa qualité de bien public font que sa valeur ne sera probablement pas automatiquement reflétée dans les décisions de marché. Si, en raison de la politique publique, ce sont des individus sensibles aux signaux du marché qui déterminent les utilisations des zones humides – situation de «libre échange» – il est peu probable que la zone humide soit affectée au traitement des eaux usées. La «sous-estimation» d’un service écologique essentiel qui en résulte peut donc, une fois encore, conduire à une utilisation inopportune de la zone humide.

Une zone humide et ses ressources peuvent également être sous-évaluées et donc mal utilisées en raison du régime foncier qui gouverne l’accès à la zone humide et son usage. S’il y a accès libre aucune règle n’est applicable et l’utilisation des ressources peut être ouverte à tous et non réglementée. En revanche, des dispositions informelles et traditionnelles peuvent gouverner l’utilisation des ressources qui sont alors considérées communales ou biens communs. Enfin, les ressources d’une zone humide peuvent être sous régime de propriété d’État ou privée (Bromley, 1989). Chaque type de droit foncier peut déterminer des conditions d’exploitation des ressources extrêmement différentes. Les ressources auxquelles l’accès est libre sont, par exemple, souvent exploitées à l’excès de telle sorte que les valeurs d’utilisation observées peuvent être très faibles. En conséquence, si les tentatives d’évaluation des ressources naturelles se fondent sur des observations simples des taux d’utilisation actuels et ne tiennent pas compte du contexte institutionnel, il y a risque de sous-évaluation. Ce point est particulièrement important si les dispositions institutionnelles changent de façon informelle comme, par exemple, lorsque des régimes autochtones de biens communs sont réactivés après une période de dormance ou lorsqu’un changement est inhérent à un projet ou programme affectant une zone humide, par exemple, lorsqu’un territoire est soudainement privatisé ou nationalisé.

Sous-évaluer les zones humides peut être grave lorsque la conversion pure et simple de la zone humide est en jeu. De la mise en valeur ou de la conversion d’une zone humide résultent généralement des produits commercialisables tandis que le maintien à l’état naturel de la même zone humide ou la décision de la gérer aboutit généralement à la protection de biens et services non commercialisables [note 6]. Une telle dichotomie conduit généralement à choisir l’option de mise en valeur – c’est-à-dire la transformation pour l’agriculture, la pisciculture et la construction de propriétés commerciales ou résidentielles – généralement considérée comme l’utilisation la plus rentable des zones humides. Et comme le gouvernement retire de telles activités un revenu additionnel, il n’est guère surprenant que les décideurs se prononcent aussi pour la conversion des zones humides à des utilisations «commerciales».

L’exploitation et la conversion d’une zone humide n’ont d’ailleurs pas toujours pour objectif premier de produire des revenus mais il est clair que des activités telles que l’agriculture, l’aquaculture et le développement immobilier appelant une conversion sont généralement considérées comme importantes pour le développement économique et la croissance régionale. Elles sont étroitement liées avec d’autres secteurs, en particulier la manufacture et la construction et peuvent être sources d’emplois dans des régions qui n’ont que peu d’autres choix. Ce sont là, pour les planificateurs et les décideurs de bien des pays, des arguments incontournables qui les incitent à donner la préférence à la transformation des zones humides aux dépens d’autres valeurs. Par ailleurs, les fonctions écologiques non commercialisées et les valeurs d’agrément des zones humides naturelles ou gérées sont peut être peu créatrices d’avantages et se substituent même parfois à des activités génératrices d’emplois (par exemple, traitement des eaux usées, maîtrise des crues et protection contre les tempêtes) ou nécessitent des investissements supplémentaires en ressources publiques rares (par ex. équipement touristique et routes aménagées pour les loisirs). Certaines zones humides peuvent aussi avoir des effets défavorables sur les régions environnantes en entretenant, notamment, des agents pathogènes tels que les moustiques vecteurs du paludisme, effets que l’on a tendance à reconnaître tout en ignorant des fonctions d’appui indirect.

En résumé, c’est la sous-évaluation des ressources et fonctions des zones humides qui est l’une des principales raisons de la mauvaise affectation des systèmes de zones humides. Ces systèmes sont souvent transformés ou affectés à des activités d’exploitation apportant des gains et revenus commerciaux immédiats. L’évaluation économique peut fournir aux décideurs des informations vitales sur les coûts et avantages d’autres options d’utilisation des zones humides qui, sans évaluation, ne seraient même pas prises en compte dans les décisions de mise en valeur. Au Chapitre 3, nous présentons un cadre général d’évaluation en vue d’aider les décideurs à estimer les avantages économiques nets des autres options d’utilisation des zones humides.

2.4 L’évaluation: quelle importance pour Ramsar?

L’un des concepts fondamentaux de la Convention de Ramsar est que les zones humides sont précieuses. Or, pour garantir leur conservation, il faut démontrer la valeur des zones humides et, dans certains cas, prouver qu’elles ont plus de valeur que les autres utilisations proposées pour le site lui-même ou pour l’eau qui les alimente. Dans cet esprit, les Parties contractantes sont priées de décrire les valeurs sociales et concrètes des sites qu’elles inscrivent sur la Liste des zones humides d’importance internationale afin de justifier cette inscription.

Les Parties contractantes sont aussi dans l’obligation de préparer des études d’impact sur l’environnement avant de donner le feu vert à des projets qui pourraient affecter les zones humides et de prêter tout particulièrement attention au maintien des valeurs des zones humides. Pour soutenir les Parties contractantes dans cette entreprise, la Convention a l’intention, dans le cadre de l’application de son Plan stratégique pour 1997-2002, de promouvoir l’élaboration, la diffusion aussi large que possible et l’application de documents fournissant des orientations sur l’évaluation économique des biens et services des zones humides.

Le présent document apporte donc des orientations spécifiques sur les techniques d’évaluation économique et l’utilisation des études d’évaluation dans les politiques nationales pour les zones humides, les plans régionaux, les études d’impact sur l’environnement et la gestion des bassins versants.


3. Cadre d’évaluation des zones humides

Dans ce chapitre, nous présentons un cadre général d’évaluation des avantages économiques nets d’autres utilisations possibles des zones humides [note 7]. L’idéal serait d’aboutir à une évaluation économique de tous les avantages et coûts associés à chaque option d’utilisation des zones humides que l’on se propose d’étudier. La méthode présentée ici correspond à la technique économique de l’analyse coût-avantages. Les limitations des données restreignant cependant souvent la capacité de l’analyste d’évaluer de nombreuses fonctions et ressources naturelles, la méthode d’évaluation devra être adaptée aux circonstances afin de livrer la meilleure information possible à l’appui de la prise de décisions. L’Annexe 2 présente d’autres méthodes d’évaluation, notamment les analyses coût-efficacité et les analyses multicritères.

Une méthode n’est pas discutée à l’Annexe 2, celle de la norme minimale de sécurité (NMS) qui est opportune lorsque le sort de ressources de zone humide particulièrement exceptionnelles est en jeu et qu’il convient de conseiller la prudence pour éviter des pertes graves et irréversibles pour la société (voir Cadre 3.1).

Cadre 3.1: Application du principe de précaution aux décisions de gestion des zones humides

Lorsqu’il y a incertitude à propos de décisions conduisant à la disparition de ressources ou d’attributs uniques tels que la diversité biologique, il peut être souhaitable d’utiliser des méthodes autres que l’analyse coût-avantages habituelle. Les décisions doivent tenir compte de nos incertitudes quant aux coûts et avantages potentiels, soit de l’utilisation, soit de la conversion d’une zone humide. Certes, cette information pourrait être acquise au fil du temps mais elle n’existe pas pour l’instant et des décisions importantes entraînant la conversion ou la conservation de ressources de zones humides uniques doivent être prises dans l’intérim. Dans de telles circonstances, la préférence donnée à une décision hostile au risque (qui privilégie la prudence) conduit à l’application du principe de précaution. En fait, l’application d’une telle règle décisionnelle en matière de gestion suppose que la société est prête à payer une «prime» pour la conservation de ressources dont la valeur exacte n’est peut-être pas encore connue ou appréciée tout comme des individus recherchent la protection d’une assurance. Dans ce cas, la société peut souhaiter prendre des mesures pour préserver d’importantes ressources des zones humides à condition que le coût (ou «la prime») ne soit pas trop élevé. Déterminer la limite n’est pas facile et fait probablement intervenir la notion de moindre coût. L’application du principe de précaution va de soi dans le contexte d’accords internationaux tels que le Protocole de Montréal relatif aux substances qui pourraient appauvrir la couche d’ozone ou la Déclaration de la troisième Conférence ministérielle sur la mer du Nord en ce qui concerne l’élimination de substances potentiellement toxiques (O’Riordan et Cameron, 1994).

L’argument en faveur de l’application du principe de précaution repose sur un dilemme: nous ignorons, actuellement, les risques et l’ampleur des disparitions qui pourraient résulter du fait de ne pas appliquer ce principe. Nous pouvons imaginer qu’elles seront importantes et que nous pourrions nous priver d’importants avantages ou encourir des pertes graves si nous ne conservons pas les ressources de zones humides clés. Il s’ensuit que le fardeau de la preuve doit incomber à ceux qui objecteraient à des mesures de conservation assurant la sécurité de zones humides importantes. Présenté de la sorte, nous pourrions considérer que les coûts de substitution attachés aux décisions de surseoir à la conversion de zones humides uniques ou de l’interdire, font partie de la prime d’assurance que nous sommes prêts à payer pour conserver ces zones humides pour l’avenir.

Lorsque nous ignorons si la conversion d’une zone humide entraînera des pertes ou quelle sera l’ampleur de ces pertes, il convient de remplacer ou de compléter la méthode normalisée d’analyse coût-avantages par d’autres méthodes d’évaluation (Tisdell, 1990). Une des méthodes qui correspond le mieux au principe de précaution est celle de la norme minimale de sécurité imaginée par Ciriacy-Wantrup (1952). À l’origine, le terme s’appliquait à une stratégie de conservation valable pour les espèces sauvages qui ne pouvaient se reconstituer au-dessous d’un seuil critique de population (population minimale viable). Le but était de garantir que la population minimale au moins serait maintenue tant que le coût n’en serait pas intolérable. Cette méthode peut également s’appliquer à des ressources uniques de zone humide en particulier si on l’associe à l’analyse coût-avantages conventionnelle (Tisdell, 1990). La NMS est généralement présentée comme une technique décisionnelle qui fait appel à la théorie du jeu et s’adapte facilement à des situations dans lesquelles on ignore les probabilités de gains et de pertes (Bishop, 1978, Ready et Bishop, 1991). La théorie du jeu fournit donc un cadre utile d’analyse des problèmes de zones humides absolument uniques.


De toute évidence, l’application de la NMS ne se justifie pas pour tous les problèmes de gestion des zones humides mais, lorsque c’est le cas, les analystes peuvent modifier en conséquence la méthode normalisée d’analyse coût-avantages. Quelle que soit la méthode choisie, une démarche pluridisciplinaire s’impose à presque toutes les étapes de l’évaluation et devrait tout particulièrement faire appel à la collaboration entre économistes et écologues. La Figure 3.1 résume le cadre global d’évaluation économique des zones humides [note 8].

Ce processus d’évaluation comprend trois étapes d’analyse:

dotgreen.gif (923 bytes)Première étape – Définir le problème et choisir la méthode d’évaluation économique appropriée.

dotgreen.gif (923 bytes)Deuxième étape – Définir la portée et les limites de l’analyse et l’information requise de la méthode d’évaluation choisie.

dotgreen.gif (923 bytes)Troisième étape – Définir les méthodes de collecte des données et les techniques requises pour l’évaluation économique, notamment pour toute analyse des conséquences distributives.

La première étape est nécessaire pour déterminer la bonne méthode à appliquer aux zones humides que l’on se propose d’évaluer. La deuxième vise à déterminer les besoins d’information qui permettront de mener à bien la méthode d’évaluation choisie. Et la troisième porte sur le choix de méthodes d’évaluation et de techniques d’évaluation économique appropriées.

Figure 3.1: Cadre de réalisation d’une évaluation économique des zones humides

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Source: adapté de IIED (1994)

À la fin des trois étapes de l’analyse, on devrait disposer d’une évaluation économique des zones humides indiquant aux décideurs si l’option visée est la bonne.

Bien que les trois étapes de l’analyse aient l’air d’être séquentielles – impression qui ressort aussi de la Figure 3.1 – en réalité, l’évaluation devrait suivre un processus itératif ou réactif. C’est-à-dire qu’à toute étape de l’analyse, il peut être nécessaire de retourner à une étape précédente afin de réviser le processus d’évaluation, d’améliorer l’analyse, d’affiner les besoins d’information, etc. Plusieurs retours en arrière peuvent être nécessaires avant que l’évaluation économique ne trouve sa conclusion positive.

L’objectif du processus en trois étapes présenté dans la Figure 3.1 est une évaluation économique des valeurs des zones humides. Toutes les valeurs obtenues devraient refléter la véritable «disposition à payer» de la société pour les avantages en question. Pour cela, il faudra déterminer la véritable valeur économique des avantages qui sont généralement non commercialisés et ajuster les prix du marché de certains biens et services des zones humides pour tenir compte des distorsions causées par les politiques gouvernementales ou les imperfections du marché. Dans certains cas, cependant, les contraintes liées aux données et aux ressources peuvent limiter l’analyse à une évaluation financière. Seuls les biens et services commercialisés peuvent être évalués par l’utilisation des prix du marché «non ajustés». Dans les deux cas, il est courant d’actualiser les valeurs annuelles par rapport à un chiffre correspondant à la valeur actuelle. L’analyste devra choisir un taux d’actualisation (voir Cadre 3.2). Lorsqu’il est impossible de déterminer les valeurs financières ou économiques l’analyse peut se borner à une simple évaluation matérielle des changements intervenus dans les biens et services fournis par les zones humides ou dans tout impact sur l’environnement.

Cadre 3.2: Temps et actualisation en évaluation économique

Lorsque des économistes évaluent les avantages et les coûts qui s’étendent au-delà d’une durée donnée, ils ont deux méthodes à disposition. La première tient compte du fait que les individus n’ont pas la même perception des avantages et coûts futurs et des avantages et coûts immédiats. En général, on peut observer que nous préférons différer les coûts et recevoir les avantages le plus vite possible (pour une critique de cette méthode, voir Price (1993)). C’est ce que l’on appelle la préférence de temps. Cette situation est reproduite par les institutions financières qui doivent payer des intérêts sur les dépôts, c’est-à-dire rendre au particulier une somme plus élevée à une date ultérieure afin de pouvoir utiliser les fonds dans l’intérim. Pour tenir compte de la préférence de temps dans les études d’évaluation et analyses coût-avantages, les économistes appliquent un taux d’actualisation de façon à pondérer les avantages et les coûts qui se produisent dans des périodes de temps différentes, à l’instar du versement d’intérêts sur un compte bancaire. Étant donné que nous préférons disposer tout de suite d’une somme d’argent plutôt que d’attendre pour la recevoir nous pondérons plus fortement les valeurs actuelles que celles qui correspondent à des périodes futures. Pour cela, nous utilisons un facteur d’actualisation qui tient compte du taux d’actualisation choisi. Pondérer une série d’avantages ou de coûts et en faire la somme conduit à obtenir la valeur actuelle. Après avoir calculé les valeurs actuelles des avantages et coûts, nous prenons normalement la différence entre les deux, c’est-à-dire la valeur actuelle nette, comme indicateur de la viabilité économique d’un projet.

La deuxième méthode consiste à observer le coût de substitution du capital investi dans un projet, c’est-à-dire les profits qui auraient pu être obtenus en investissant ce capital dans la meilleure option suivante. Ces profits sacrifiés représentent le coût du capital investi dans le projet et, pour qu’un projet soit viable, les bénéfices nets (c’est-à-dire les bénéfices moins les coûts) de notre projet doivent au moins égaler les bénéfices sacrifiés. Ainsi, lorsque nous pondérons les avantages et les coûts sur différentes périodes de temps, nous nous servons du coût de substitution du capital à notre taux d’actualisation pour avoir une idée de ce que le projet devrait apporter en avantages pour être un investissement attrayant.

Le choix d’un taux d’actualisation est matière à controverse et dépend, en partie, de la méthode choisie: préférence de temps ou coût de substitution du capital. Certains chercheurs sont d’avis que le taux d’actualisation doit être élevé car beaucoup de projets causent des dommages à l’environnement et doivent être pénalisés tandis que d’autres prétendent que, pour tenir compte des considérations de durabilité et des intérêts des générations futures, il ne faudrait pas appliquer de taux d’actualisation du tout. Les effets des projets sur l’environnement sont nombreux et différents ce qui laisse supposer que le choix approprié d’un taux d’actualisation peut aussi varier considérablement selon les circonstances. Or, il est généralement préférable d’utiliser un taux unique afin de garantir la cohérence et de permettre la comparaison entre différents projets mais si l’on choisit un taux unique, l’impact global de taux d’actualisation élevés ou faibles sur l’environnement devient alors ambigu. En effet, un taux d’actualisation élevé dissuade les projets dommageables pour l’environnement et fait diminuer le taux global d’investissement – et, partant, le taux d’utilisation des ressources naturelles – au risque de pondérer plus fortement la consommation des générations actuelles que celle des générations futures (Pearce, Markandya et Barber, 1989). Pour toutes ces raisons, on s’accorde à penser qu’il convient de ne procéder à aucun ajustement du taux d’actualisation utilisé pour l’ensemble de l’économie lorsqu’on évalue des valeurs pour l’environnement et d’appliquer d’autres techniques qui tiennent compte de toutes les conditions particulières associées aux avantages et coûts pour l’environnement (Markandya et Pearce, 1988).


Dans la discussion qui suit, les trois étapes de l’évaluation sont illustrées dans l’hypothèse où l’évaluation économique complète est l’objectif ultime.

3.1 Première étape: définir le problème et la méthode d’évaluation

La première étape du processus d’évaluation consiste à déterminer l’objectif ou le problème général. Comme indiqué dans la Figure 3.1, le type de méthode d’évaluation économique choisi dépendra directement du problème rencontré par l’analyste.

Trois grandes catégories de questions sont particulièrement pertinentes pour l’analyse économique des zones humides. Une méthode spécifique d’évaluation économique correspond à chacun des trois objectifs d’évaluation. Comme on le voit à la Figure 3.1. Il s’agit de:

Une analyse d’impact – évaluation des dommages infligés à la zone humide par un impact extérieur spécifique sur l’environnement (par ex. marée noire sur une zone humide côtière)

une évaluation partielle – évaluation de deux autre options d’utilisation pour la zone humide au moins (par ex. faut-il détourner l’eau de la zone humide pour d’autres usages ou convertir/mettre en valeur une partie de la zone humide au dépens d’autres utilisations)

une évaluation totale – évaluation des contributions économiques totales, ou avantages nets, du système de zone humide pour la société (par ex. pour la comptabilité du revenu national ou pour déterminer la valeur en tant qu’aire protégée).

L’avantage d’un tel cadre est sa souplesse. Les données et l’analyse peuvent être adaptées aux besoins spécifiques des décideurs. Il est peut-être inutile, par exemple, d’évaluer d’autres utilisations des terres si le but est de déterminer l’impact extérieur d’une activité spécifique. De même, il n’est peut-être pas nécessaire d’estimer la valeur économique totale des zones humides pour toutes les utilisations potentielles si les décideurs souhaitent comparer les coûts et avantages relatifs d’un nombre limité de propositions pouvant se substituer les unes aux autres.

Avant de considérer les étapes 2 et 3 du processus d’évaluation, il convient d’expliquer brièvement ce qu’implique chacune des méthodes d’évaluation mentionnées ci-dessous.

Analyse d’impact

La première méthode – l’analyse d’impact – convient particulièrement à des situations où la perturbation d’une zone humide particulière a des conséquences spécifiques sur l’environnement [note 9]. Prenons par exemple des déversements de pétrole qui polluent régulièrement une zone humide estuarienne et affectent tant la production de poissons que la qualité de l’eau. Les coûts de cette activité correspondent à la perte des valeurs de la zone humide suite aux dommages causés à l’écosystème et à ses ressources. Ces dommages seraient la somme entre la perte de bénéfices de production nets (c’est-à-dire les bénéfices économiques de la production moins les coûts) à cause des impacts des marées noires sur la pêche et la perte de bénéfices nets pour l’environnement en raison d’une qualité amoindrie de l’eau alimentant les zones humides et les établissements du voisinage et assurant le fonctionnement général de l’écosystème. Ainsi, en évaluant ces pertes, nous obtenons une estimation de la production nette et des avantages environnementaux nets des zones humides détruits par les marées noires. Le coût total de cet impact, du point de vue des dommages causés à la zone humide correspond aux bénéfices nets sacrifiés.

Cadre 3.3: Exemples d’analyse d’impact appliquée à l’évaluation économique

Dixon et Hufschmidt (1986) et Dixon et al. (1988) illustrent l’application de l’analyse d’impact en déterminant le rapport coût-efficacité de différentes options de traitement des eaux usées d’une centrale géothermique sur l’île de Leyte, aux Philippines. Dans ce cas, il s’agissait de décider du moyen d’élimination des eaux usées de la centrale qui protégerait l’environnement dans le meilleur rapport coût-efficacité. Pour certaines des options, on a quantifié le coût des impacts sur l’environnement du point de vue de la perte de pêcheries marines et de production de riz. Il a été impossible de chiffrer d’autres coûts environnementaux tels que la perte d’énergie, la perte de production de la pêche en rivière, les effets sur la santé et les impacts sur les agréments. Par exemple, l’analyse a montré que les coûts environnementaux quantifiables de rejet des déchets non traités dans le fleuve Bao ou dans le fleuve Mahiao étaient très élevés, représentant 41% et 35% du total des coûts mesurables de ces options, respectivement. Les deux options risquaient également de contaminer gravement l’écosystème marin avec des effets inconnus et non quantifiables. Compte tenu des impacts quantifiables et inquantifiables sur l’environnement, la solution qui visait à réinjecter les eaux usées dans la source géothermique semblait la plus attrayante.

L’analyse d’impact a également été appliquée à l’étude des programmes et politiques agricoles qui pourraient avoir des effets non désirables sur les zones humides. Plusieurs études ont examiné le rôle des prix de soutien à l’agriculture ou des investissements d’infrastructure publique vis-à-vis de la perte des valeurs économiques des zones humides d’Amérique du Nord (van Kooten, 1993; Stavins et Jaffe, 1990). Ces politiques peuvent avoir pour objet d’encourager une expansion de la surface cultivée mais ne tiennent souvent aucun compte des valeurs des zones humides sacrifiées. Si l’on tenait compte de ces valeurs, les avantages nets du programme gouvernemental seraient plus faibles que prévu. Paradoxalement, de nombreux gouvernements apportent une aide aux agriculteurs pour qu’ils préservent des habitats de zone humide importants tout en poursuivant leur politique de subvention au drainage des zones humides. Van Kooten, par exemple, montre que pour compenser l’impact de la politique de subvention à l’agriculture du Gouvernement canadien dans les zones humides des prairies, il faudrait que les agriculteurs des prairies reçoivent une incitation de 55 dollars canadiens (US$ 45) pour 4000 m2(a) (prix de 1988). En fait, le Gouvernement versait à l’époque 30 dollars canadiens (US$ 24) pour 4000 m2, au maximum, comme incitation à préserver les zones humides. En l’absence de subventions agricoles, une incitation beaucoup plus faible aurait suffit pour encourager la conservation de ces zones humides privées.

(a) NDT: Dans le texte original, la mesure de référence employée est l’acre qui équivaut à environ 4000 m2. Nous utiliserons 4000 m2 tout au long de l’ouvrage.


Ce qui ressort surtout de l’analyse d’impact, c’est que l’exploitation pétrolière impose des coûts extérieurs sur le système de la zone humide. Ces coûts extérieurs doivent être comparés aux bénéfices nets obtenus par tout nouveau développement des activités pétrolières. Ce n’est donc qu’en étudiant et en évaluant les pertes extérieures dues à la détérioration de la qualité de l’eau et de la production halieutique dans les zones humides que nous pouvons arriver à une véritable mesure des bénéfices nets des activités pétrolières (voir Cadre 3.5). Et même lorsque les bénéfices nets du développement dépassent les coû